Les client·es rares : celleux qui savent travailler avec les artistes *

*Adeptes du management toxique et des comportements à l’ancienne, économisez vos commentaires. Je ne suis pas ouverte au débat.

SI TU AS DÉJÀ VOULU FAIRE APPEL À UN·E ARTISTE…

OU SI TU ES TOI-MÊME ARTISTE, CET ARTICLE EST POUR TOI.

LES CLIENTS RARES FONT CONFIANCE AU PROCESSUS.

Trouver des client·es qui comprennent vraiment la réalité du travail artistique, c’est un peu le Saint Graal de tout·e créatif·ve.

Je les appelle les client·es rares. J’ai récemment retravaillé avec Les Genoux dans le GIF et, comme ce n’est pas notre première collaboration, je peux le dire : avec elleux, j’ai toujours eu un énorme green flag. Confiance, respect du processus, temps, budget, échanges intelligents… iels font clairement partie des client·es rares. Et ça méritait bien un article.


Travailler avec un·e artiste : tout commence par la confiance

La mission : créer une illustration autour d’une phrase : « Ta cheville est dure mais pas la mienne. » Le tout pour le nouveau t-shirt des Genoux dans le GIF, créateur·rices du magazine Point de Côté. Les Genoux dans le GIF, si vous ne connaissez pas, c’est un compte Insta qui parle de running et de trail avec de l’humour et suffisamment de références de niche pour parler directement à leur communauté. Un compte que je vous invite d’ailleurs à découvrir si vous faites du trail et une très bonne porte d’entrée dans cet univers si vous n’en faites pas. C’est exactement le genre de projet que j’adore : entrer dans un univers différent du mien et le rendre poétique et surréaliste. Pour ce t-shirt, nous avons construit toute une petite mythologie autour d’une cheville, faite de références au monde du trail et aux publications du compte : la couronne de Courtney Dauwalter, le filet de mangues en référence au mythique t-shirt Nike ACG, l’inévitable rendez-vous chez le kiné, la montagne, la chaussure de trail… et quelques autres références cachées dans l’image.

Le défi : Comment raconter toute une culture avec une seule cheville ? Dans mon travail, je fonctionne par étapes. On définit le besoin, je fais mes recherches, je propose des pistes, on échange, on choisit une direction et je développe. En général, je fais valider les roughs, puis les cleans, puis la mise en couleur. À chaque étape, il y a donc une validation. Le but est simple : vérifier régulièrement qu’on va dans la même direction avant que je passe des heures à développer une piste qui ne convient pas. Et ça demande déjà de la confiance. Parce qu’un rough reste un rough : le·la client·e doit être capable de se projeter, de comprendre mon intention et de me laisser faire mon travail jusqu’à l’étape suivante. Sur ce projet, tout avait été discuté. Tout avait été validé. J’ai donc développé la première version.

Oups ! Ce n’était pas la bonne. Ça arrive. Et c’est précisément à ce moment-là qu’on découvre avec qui on travaille vraiment. Parce que dans ce genre de situation, le·la client·e qui manque de professionnalisme et de respect va vous sortir des phrases du style : « Mais ce n’est pas ce que j’imaginais. » « On t’avait dit que… » « C’est toi qui n’as pas compris. » Ou encore : « Tu peux venir dessiner chez nous pour qu’on le refasse ensemble ? » Parce que le·la client·e irrespectueux·se et flippé·e aime surveiller pour se rassurer, comme si sa présence allait devenir une source d’inspiration pour l’artiste. Spoiler : jamais de la vie une personne plantée derrière nous ne va nous aider à nous sentir bien. Bref, tout ce petit vocabulaire qui transforme soudainement une collaboration avec un·e artiste en rapport toxique. Sauf que créer, ce n’est pas magique. Et surtout, une collaboration, ça se fait à plusieurs. Avec Les Genoux dans le GIF, la réaction a été tout autre. Normale, en fait. Mais suffisamment rare pour la valoriser. Leur réaction a été : « C’est vraiment trop beau, on adore, t’as super bien bossé… mais on s’est trompé. » Pas : « Tu t’es trompée », mais : « On s’est trompé. » Et là, on peut travailler. On s’est posé les bonnes questions : qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui manque ? Qu’est-ce qu’on veut vraiment raconter ? Qu’est-ce qu’on garde ? Qu’est-ce qu’on change ? Au final, il ne fallait pas tout jeter. Il fallait simplement revenir une étape en arrière et mieux adapter la direction. Et pour moi, c’est exactement ça, la confiance dans une collaboration artistique. Ce n’est pas donner carte blanche à un·e artiste et disparaître jusqu’à la livraison. Ce n’est pas non plus tout aimer ou ne jamais changer d’avis. C’est faire confiance au processus, y compris quand il faut revenir en arrière.

Parce que même avec un bon brief, des échanges et des validations à chaque étape, la création reste de la création. On peut se tromper. On peut changer d’avis. On peut découvrir une meilleure idée en cours de route. L’important, c’est de savoir quoi en faire ensemble. La confiance ne garantit pas la bonne idée du premier coup. Elle permet de la trouver ensemble. Ce qui m’amène directement à la suite. Parce que pour pouvoir chercher, essayer, se tromper et parfois recommencer, il faut deux choses très concrètes : du temps et un budget.

Alors, comment être un·e client·e rare et, en tant qu’artiste, comment repérer les bonnes collaborations ?

Le temps. Parfois, on a de la chance. Le brief arrive, la première idée est la bonne, tout fonctionne immédiatement et le projet avance à une vitesse presque insolente. Et parfois, on a moins de chance. Il faut chercher, tester, dessiner, revenir en arrière, laisser reposer, discuter, recommencer. Créer n’est pas magique. C’est de la recherche, du travail et du temps. Donc forcément, mon premier red flag reste le fameux : « Il me le faudrait pour hier. » Cette vieille blague de boomer réac qui me donne directement envie de raccrocher ou de partir. Bien sûr que les vraies urgences existent. Un imprévu peut arriver. Un délai court n’est pas forcément un red flag. Mais si, en tant que client·e, votre mauvaise organisation devient dès le premier mail l’urgence de l’artiste que vous contactez, ça commence mal. Et si vous faites appel à un·e artiste précisément pour son univers, ses idées et son regard, il faut aussi lui laisser le temps de les utiliser. Un·e client·e rare donne un délai réaliste et anticipe autant que possible. Et si vous n’êtes pas capable de cela et qu’une véritable urgence arrive, au lieu de considérer qu’elle doit automatiquement devenir celle de tout le monde, cherchez une solution, faites mieux la prochaine fois ou rabattez-vous sur une solution cheap pour pondre dans l’urgence un projet de toute façon voué à l’échec.

Le budget. Deuxième critère extrêmement simple : parler d’argent. Un·e client·e qui arrive avec un projet mais ne parle pas de budget est pour moi une aberration et l’un des plus gros red flags. Je n’ai toujours pas compris par quel mystère ou quelle sorcellerie un·e client·e peut faire perdre du temps à un·e artiste en pensant qu’iel va travailler gratuitement ou pour une bouchée de pain. SEC, le pain. Le budget fait partie du brief. Parce qu’on ne construit pas le même projet avec 500 €, 2 000 € ou 10 000 €. Le temps de recherche, le nombre de propositions, les allers-retours, les déclinaisons, les contraintes de production, les droits d’utilisation… tout ça dépend aussi du budget disponible. Donner son budget permet simplement de savoir ce qu’on peut réellement construire ensemble. Et surtout, ça évite cette situation absurde où l’artiste passe du temps à réfléchir au projet, imaginer une proposition, évaluer le travail, préparer un devis… pour découvrir à la fin que le budget prévu correspond approximativement au prix de trois cafés et d’un paquet de Dragibus. Le temps passé à chercher a une valeur. Le temps passé à dessiner a une valeur. Les pistes abandonnées ont une valeur. Les années d’expérience qui permettent de résoudre aujourd’hui en deux heures ce qui en aurait demandé vingt auparavant ont une valeur. Et les droits d’utilisation ont une valeur. La première version de notre fameuse cheville n’a jamais terminé sur le t-shirt. Mais elle faisait partie du travail. Elle a demandé du temps et nous a permis de comprendre ce qui ne fonctionnait pas pour construire la suite. Une piste abandonnée n’est pas du travail qui n’a jamais existé.

Donc ma règle est assez simple : s’il n’y a pas de budget, il n’y a pas de projet. Voilà.


Comment bien travailler ensemble

Artiste × client·e rare : définir le processus de collaboration

La responsabilité n’est pas uniquement du côté du client. En tant qu’artistes, c’est à nous d’expliquer comment nous travaillons. Un·e client·e ne peut pas deviner à quel moment iel doit intervenir, ce qu’est un rough, ce qu’implique une validation, combien de pistes sont prévues ou à quel stade un changement devient compliqué. Si je veux que mon process soit respecté, encore faut-il que je l’aie rendu clair. Personnellement, j’explique donc dès le départ comment va se dérouler le projet : recherche, premières pistes, roughs, validations, clean, couleur… et surtout à quels moments j’ai besoin d’un retour. Ça évite énormément de malentendus et ça permet aussi de repérer très vite les collaborations prometteuses.

Parce qu’un green flag, ce n’est pas un·e client·e qui connaît déjà parfaitement le fonctionnement d’un artiste. C’est un·e client·e qui, une fois le cadre expliqué, l’écoute et le respecte. Et pour illustrer tout ça, voici les différentes étapes de ce projet avec Les Genoux dans le GIF, des premières pistes à l’illustration finale.

Première version du design sur T-shirt noir.

T-SHIRT : v01

Et voici l’une des mises en couleur de cette première version, finalement un peu trop abstraite pour le projet. Elle devait alors être imprimée sur un T-shirt noir.

La version finale

T-SHIRT : v02

Et voici le résultat final ! Finalement imprimé sur un T-shirt beige, le T-shirt tant attendu par les adeptes des chevilles à angle droit est enfin disponible.


Moi, c'est La Robotte, artiste dessinatrice. Ce qui me passionne, c'est la façon dont chacun·e devient collectionneur·se à sa manière et ce que ce choix dit de son rapport au monde.

Alors, si tu as envie de commencer à faire confiance à ton regard, tu peux t’abonner à ma newsletter et tu recevras une affiche gratuite pour en faire un fond d’écran.

et rejoins ma newsletter.

J'y rends l'art accessible, sans jargon et sans entre-soi.

Suivant
Suivant

Le·la collectionneur·se d’art n’est pas celui ou celle que tu imagines